ASHTANGA YOGA SHALA TOULOUSE
 

︎ T. Krishnamacarya, père du yoga moderne


© Antoine Suplisson

L’héritage de T. Krishnamacarya (1888-1989) est immense. Il est considéré comme le père du yoga moderne car il a été l’enseignant des maitres de haṭha yoga qui ont permis le développement et la popularisation du yoga à travers le monde. Le haṭha yoga est une méthode de yoga dans laquelle les techniques physiques prédominent.  Parmi ses principaux élèves, Indra Devi, célèbre enseignante de haṭha yoga qui a fait connaître le yoga aux Etats-Unis ; Patthabi Joïs, le fondateur de l’Ashtanga vinyasa yoga, technique à l’origine des pratiques dynamiques de yoga modernes ; B.K.S. Iyengar, qui a développé la technique de yoga à son nom, rendant le haṭha yogaaccessible à tous par l’utilisation d’accessoires ; T.K.V. Desikachar, qui a développé le Viniyoga, méthode de yoga individualisée à visée thérapeutique. Ces techniques très différentes, connues et répandues du fait de leur efficience et de leurs particularités, découlent toutes de l’enseignement de Krishnamacarya, qui a évolué tout au long de sa vie.

Krishnamacarya était un maitre de yoga et érudit versé en philosophie et religions indiennes, en yoga et en ayurvéda. Selon les témoignages de Krishnamacarya, pendant sa jeunesse il a étudié auprès de différentes écoles et universités les sciences et systèmes philosophiques traditionnels (les six darśana, le Vedānta,la logique, le sanskrit, etc.). A la fin de ses études il a été orienté vers Ramamohan Brahmachari, un maître de yoga réputé qui selon Krishnamacarya vivait dans une grotte près de Muktikṣetra au Népal. Il dit avoir passé 7 ans et demi à ses côtés, étudiant les Yogasūtra de Patan͂jali, les āsana, le prāṇāyāmaet les aspects thérapeutiques du yoga. Il dit y avoir appris 3000 āsana et diverses techniques comme la faculté d’arrêter son pouls. Du Népal Krishnamacharya retourna en Inde du Sud. Il dut travailler dans des plantations de café pour vivre, et faisait des démonstrations et des conférences dans ses temps de repos. Remarqué par un érudit, il est alors recommandé au Maharaja de Mysore.


En 1931 le maharaja, dont la famille sponsorisait les arts et le haṭha yoga depuis un siècle, lui demanda d’enseigner le yoga au collège de sanskrit, mais il fut jugé trop strict et disciplinaire. Le maharaja lui proposa alors d’ouvrir une école de yoga au palais. De 1931 à 1950 Krishnamacarya enseigna à Mysore, principalement à des garçons enfants et adolescents. Il travaillait pendant ces années à l’enseignement de séquences de yoga dynamiques, sans doute en accord avec le maharaja de Mysore qui avait un fort intérêt pour les pratiques physiques et gymniques. En 1934 Krishnamacharya publia la Yoga Makaranda. Il y présente la pratique du yoga, nommée yogābhyasa (pratique constante, assidue du yoga) et les différents membres du yoga (yogaṅga) mais sans référence directe à l’aṣṭāṅga yoga de Patanjali. Les membres du yoga doivent y être pratiqués de manière progressive et additionnelle, suivant un processus nommé vinyāsa. Krishnamacharya décrit les pratiques introspectives (pratyāhāra, dhārana, dhyāna), les aspects éthiques (yama, niyama), énergétiques (cakra, mudrā, nāḍī,vāyu) traditionnelles du haṭha yoga puis 42 āsanas. Parmi les 27 titres cités en bibliographie, ceux susceptibles de lui avoir servi de source pour le haṭha yoga sont la Haṭhayogapradῑpikā et la Śritattvanidhi. Chaque posture est présentée dans un enchainement liant le mouvement avec un mouvement respiratoire qui est nommé également vinyāsa. Les vinyāsa s’effectuent depuis samasthitiḥ, la posture neutre de départ suivie directement d’uttanasana (flexion avant). Il n’y a pas de preuves de l’utilisation antérieure du terme de vinyāsa dans le cadre du haṭha yoga, l’utilisation du terme vinyāsa par Krishnamacarya dans le cadre du haṭha yoga semble être une innovation. Le terme de vinyāsa référait dans le passé à l’installation de mantras dans le corps lors de pratiques tantriques, souvent comme un rite préliminaire aux étapes suivantes du sādhana.

On remarque que les formes des Sūryanamaskāra (salutations au soleil) A et B particulières à l’ashtanga yoga ne sont pas décrites. Si l’enchainement des vinyāsa est légèrement différent de celui de l’ashtanga yoga, le nombre de vinyāsa pour chaque posture est globalement le même que celui qui sera utilisé plus tard dans l’ashtanga vinyasa yoga. On y trouve une majorité de postures qui seront présentes dans la première série de l’ashtanga vinyasa, dans un ordre différent. Dans Yoga Makaranda Krishnamacarya parle de vinyāsa krama (pratique enchaînée et progressive) et l’on peut voir la succession de postures présentées comme les rudiments d’une pratique progressive allant des postures simples jusqu’aux plus avancées. Il n’est pas indiqué que les postures présentées doivent se pratiquer dans ce seul ordre ni qu’elles constituent un ensemble. La respiration prescrite est nasale, avec une longueur égale d’inspiration et d’expiration ; contrairement à la méthode ultérieure de l’ashtanga vinyasa la respiration dans les āsanas et dans les vinyasas doit s’accompagner de rétentions à plein (puraka kumbhaka) ou à vide (recaka kumbhaka) selon le type d’individu. Krishnamacarya insiste aussi sur la durée de tenue des postures, variant de 5 à 30 minutes, mais de 10 à 15 minutes pour la plupart. On note une prépondérance des aspects énergétiques proche des pratiques de haṭha yoga traditionnelles semblables à certaines formes de yoga tantrique ou de nātha yoga et les différences avec le système enseigné plus tard par Patthabi Joïs sont nombreuses.



En 1938 Krishnamacarya publie la Yogāsanagạ̣lu, qui comprend 3 séries de postures, première, intermédiaire et avancée, qu’il appelle également série puissante, série thérapeutique et série spirituelle. Les postures sont groupées par niveau de difficulté et il n’est pas précisé qu’elles doivent être suivies dans un ordre fixe. Les salutations au soleil sont absentes et il n’y a pas de séquence de fin commune. Les postures utilisées plus tard dans la séquence de fin de l’ashtanga yoga (śīrṣāsana, sālamba sarvāṅgāsana) sont présentes sous différentes formes dans chaque groupe de postures. Les postures sont globalement celles que l’on retrouvera dans les 4 premières séries de l’ashtanga vinyasa yoga mais dans un ordre différent. Nous supposons que Patthabi Joïs a recomposé les groupes de postures apprises dans ses jeunes années, vraisemblablement avec l’avis et l’accord de Krishnamacarya. La méthode présentée inclut toujours l’usage de rétentions de respiration à plein ou à vide (puraka et recaka kumbhaka) pour la plupart des postures. En introduction de la YogasanagaluKrishnamacarya cite comme sources les Yogasūtra de Patanjali, la Haṭha Yoga Pradīpikā, la Rajayoga ratnakara, la Yogakuraṇṭi, les Upaniṣad relatifs au yoga, les connaissances venant de son maître et celles venant de son expérience personnelle. La Yogakuraṇṭia joué un rôle particulier dans l’histoire de l’ashtanga vinyasa yoga. Krishnamacarya dira plus tard en avoir reçu la transmission de son maître Ramamohan Brahmacari et avoir retrouvé ensuite le texte dans une bibliothèque de Calcutta, texte dont la copie a été détruite. Avec le développement de l’ashtanga vinyasa yoga, Krishnamacarya et Patthabi Joïs la citeront comme unique source de ce système postural.

Il y a eu en Inde et jusqu’à récemment une prévalence de la transmission orale comme voie de connaissance et de compréhension d’un enseignement. Les connaissances pouvaient être transmises de maître à disciple ou par révélation intérieure à un voyant (ṛṣi) en état de transe (samādhi). Pour les transmissions écrites, une tradition de commentaires et de sous-commentaires était instaurée ainsi qu’un devoir de référence à un texte source, qui limitait la création hors du contexte d’une tradition codifiée. Il était donc nécessaire pour un auteur innovant de présenter son travail dans la continuité d’une œuvre plus ancienne. Les sources citées en bibliographie d’un ouvrage prennent donc un caractère d’importance, car elles sont le vecteur de filiation et de validation de l’ouvrage.


Krishnamacarya cite la Śrῑtattvanidhi comme source de la Yoga Makaranda. Il n’y a que deux exemplaires connus de la Śrῑtattvanidhi dont l’un est au palais de Mysore. Krishnamacarya disposait d’un album de dessins d’āsanaqui ressemblent exactement aux illustrations de la Śrῑtattvanidhi de Mysore (JoYS vol. 2 p. 49). La 9ème partie de la Śrῑtattvanidhi inclue des instructions et illustrations de 122 postures, qui trouvent leur source en partie dans la Haṭhābhyāsapaddhati, un autre ouvrage rare dont un exemplaire est conservé au palais de Mysore. LaHaṭhābhyāsapaddhati est un des rares traités de haṭha yoga connu présentant desāsanas en mouvement, des séquences, des postures liens (vinyasa), des contre-postures et l’usage d’accessoires, comme des cordes et des murs (Birch 2018, p. 134-36). Dans la Yogāsanagalu la Śrῑtattvanidhin’est plus citée, mais Krishnamacarya cite la Yogakuraṇṭi. Parmi les sources citées seules la Yogakuraṇṭi et l’expérience personnelle de Krishnamacarya peuvent être des sources crédibles pour les āsana enseignés dans son livre (JoYS vol. 2 p. 51). Il est possible que la Yogakuraṇṭi soit un autre nom pour la Haṭhābhyāsapaddhati ou l’ouvrage duquel le manuscrit incomplet de la Haṭhābhyāsapaddhati a été extrait (Birch 2018, p. 142). Selon Mark Singleton, il est possible qu’entre ses deux livres Krishnamacarya ait eu connaissance de la Yogakuraṇṭi. comme texte source de la Śrῑtattvanidhi. Selon Birch, le nom de la Yogakuraṇṭi pourrait être basé sur le nom de l’auteur de la Haṭhābhyāsapaddhati, Kapāla Kurantaka, un nom peu commun, dont Krishnamacarya aurait pu vouloir occulter une partie pour éviter les associations au milieu tantrique (malvenues parmi les brahmanes visnouites), kapālasignifiant « calotte crânienne » (JoYS vol. 2 p. 52). Krishnamacarya a aussi pu être influencé par le Vyāyāmadῑpika, un manuel d’exercices de gymnastique indien écrit à Mysore en 1896, qui a des éléments communs avec la Haṭhābhyāsapaddhati(Sjoman 1996 p. 53-55, JoYS vol. 2 p. 47). La Haṭhābhyāsapaddhati ne peut pas être considérée comme source principale de la Yogāsanagạ̣lu, mais elle a très probablement servi de source d’inspiration. Un autre ouvrage attribué à Krishnamacarya, Salutation to the teacher and the eternal one, a aussi des points communs avec les groupes de postures de la Haṭhābhyāsapaddhati. Il est également possible que Krishnamacarya ait fait référence à un texte semblable à ceux-ci qui nous reste encore inconnu et qui témoignerait d’un lien précédent entre haha yoga et pratiques gymniques. Krishnamacarya aurait alors utilisé la Yogakuraṇṭi pour valider ses sources d’inspiration et ses innovations.


Krishnamacarya a dû cesser son enseignement au yogaśala de Mysore en 1950. En 1952 il a été invité à Madras où il trouva de nouveaux élèves parmi un public divers, ce qui lui demanda d’adapter sa méthode d’enseignement. Il a développé alors une approche individualisée et thérapeutique qui faisait la synthèse de ses connaissances en haha-yoga et en ayurveda, la médecine traditionnelle indienne. Ce mode d’enseignement a été nommé Viniyoga, en référence au concept développé dans le Yogarāhasya. Le Yogarāhasyaest un enseignement que Krishnamacarya aurait reçu en songe à 16 ans d’un de ses ancêtres, Nāthamuni, un yogi qui vécut au IXème siècle, auteur du traité de yoga perdu. Krishnamacarya dit avoir transcrit le Yogarāhasya suite à sa vision. Le texte présente les śloka attribués à Nāthamuni suivis d’un commentaire de Krishnamacarya. Le Yogarāhasya relie Krishnamacarya à sa tradition religieuse et à sa lignée, il insiste particulièrement sur la dévotion nécessaire à la pratique du yoga. Il lie ayurveda et pratique du yoga : du fait des différences de constitutions physiques (doṣa), de lieux, d’occupations, de saisons, le yoga ne peut donner ses meilleurs résultats que si ces aspects sont pris en considération. (Yogarāhasya, p. 69). Selon le texte, les maladies peuvent être guéries par la pratique d’āsana, par le prāṇāyāma, par des régimes, par la méditation ou par la pratique de rituels (Yogarāhasya, p. 70). Il présente une partie développée sur les āsana et sur le prāṇāyāma. Comme la Yogamakaranda et la Yogasanagalu il mentionne l’usage de la respiration ujjayiet de rétentions (kumbhaka) pendant la pratique des postures (Yogarāhasya, p. 72).  Le texte insiste sur l’importance de la pratique du yoga pour les femmes et présente une partie développée sur la pratique du yoga pour les femmes enceintes. L’essence du Yogarāhasya est un enseignement individualisé qui tient compte des spécificités de chaque personne et il préfigure ou justifie donc l’enseignement du Viniyoga.




Hors la question des sources mises en avant, qui cherchent à ancrer les enseignements de Krishnamacarya dans une tradition ancienne pour asseoir leur validité, leur historicité ne change rien à la valeur des enseignements et des techniques qu’il a transmises. Quelles que soient leurs origines, ses connaissances et son expérience ont modelé les différentes facettes du haṭha yoga développé de nos jours et nous relient avec une tradition du yoga ancienne et authentique. Des enseignements de Krishnamacarya, Patthabi Joïs a conservé le dynamisme et la codification des enchainements de postures qu’il utilisait quand il enseignait à Mysore. B.K.S. Iyengar, qui pratiquait aussi de manière dynamique dans la première moitié de sa vie, a développé l’utilisation d’accessoires (blocs) et de cordes (également présentes dans certains manuscrits anciens récemment mis à jour) qui rendaient la pratique des postures plus accessible aux occidentaux. T.K.V. Desikachar a développé sous le nom de Viniyoga l’enseignement individualisé à visée thérapeutique qu’utilisait principalement Krishnamacarya dans la seconde moitié de sa vie, à Madras.


Krishnamacarya était connu dans la première moitié de son existence pour son extrême rigueur et la dureté avec laquelle il traitait ses élèves. Il installait ses étudiants dans les postures d’une manière intense et directe. Peu sont ceux qui ont étudié longtemps sous son égide. Selon B.K.S. Iyengar, Patthabi Joïs enseignait les postures au yogaśala (école de yoga) en 1933 quand il a ouvert, mais il ne fut jamais un étudiant régulier, il aurait eu une relation d’assistant avec Krishnamacarya plutôt que d’élève régulier, Iyengar lui aurait étudié à ses côtés pendant deux ans seulement. Patthabi Joïs et Iyengar ont tous deux montré des aspects de dureté dans les rapports avec leurs élèves. Patthabi Joïs par des ajustements physiques intenses ou extrêmes en forçant les élèves dans les postures (sans parler des abus sexuels qui pourraient faire l’objet d’un autre article), Iyengar dans les attaques verbales et les coups qu’il pouvait porter pour corriger un élève mal placé, ou autre. Un certain nombre d’élèves de P. Joïs et d’Iyengar de la première génération devenus enseignants ont eu tendance à user des mêmes ajustements abusifs et violents pour l’un, des mêmes attaques verbales ou physiques pour l’autre.


A l’extrême rigueur de Krishnamacarya, on peut associer l’entier dévouement à la pratique du yoga, le respect et la connaissance des techniques et sciences traditionnelles et la capacité à innover et à enseigner depuis ses propres expériences. T.K.V. Desikachar a dit que Krishnamacarya avait développé et découvert de nouvelles postures et techniques (comme les vinyāsa) au long de sa carrière. Il pouvait aussi encourager ses élèves à innover (JoYS vol. 2 p. 63). Krishnamacarya a vécu dans un tournant entre tradition et modernité. Il a su développer les pratiques ascétiques du haṭha yoga pour les intégrer dans le champ plus large des pratiques physiques et les rendre accessible au plus grand nombre. Les techniques qu’il a développées étaient évolutives et adaptables, et ne supposaient pas un système d’enseignement qui contraigne tous les corps dans une même forme et un même carcan. Par ses connaissances de l’ayurvéda associées à celles du yoga, Il a œuvré à adapter les techniques physiques du yoga à chacun en fonction de ses besoins, pour en faire une pratique qui serve la personne dans son intégrité.




Svātmārāma ( ?), Haṭhayogapradῑpikā, XVème s.

Kapālakuraṇṭaka, Haṭhābhyāsapaddhati, (XVIIIème s.)

Krishnaraja Wodeyar III ( ?), Śritattvanidhi

Krisnamacarya, T., Yogamakaranda, ed. en kannada1934, Madurai C.M.V. Press, 161 p.

Krisnamacarya, T.,Yogasanagalu, 1938, ed. Anthony Grim Hall, 133 p.

Krisnamacarya, T., Le Yogarahasya de Śri Nāthamuni, 2000, ed. Āgamāt, Palaiseau, 189 p.

Sjoman, N.E., The Yoga Tradition of the Mysore Palace, 1996, Shakti Malik Abhinav Publications, New Delhi, 124 p.

Birch, J., 2018 [2013], « The Proliferation of Āsana in Late Medieval India. » In Yoga in Transformation : Historical and Conemporary Perspectives on a Global Phenomenon, Eds. K. baier, P. A. Maas et K. Preisendanz, 101-180, Göttingen : V & R Unipress.

Birch, J. et Singleton, M., « The Yoga of the Haṭhābhyāsapaddhati : Haṭhayoga on the cusp of modernity » in Journal of Yogic Studies vol. 2, 2019, version électronique.






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