ASHTANGA YOGA SHALA TOULOUSE
 

︎ Patanjali, l’auteur et le mythe


© Antoine Suplisson


    Si vous pratiquez le yoga, vous avez sans doute entendu parler de Patanjali (en sanskrit : Patan͂jali). Dans la culture indienne orthodoxe (celle qui suit la loi établie par la classe des prêtres ou brahmanes, à partir des textes sacrés antiques, les Veda) il est considéré comme le premier enseignant de yoga, comme la source originelle de la transmission du yoga. Patanjali a composé le premier texte connu sur le yoga, le Yogasūtra (env. 325-425 E.C.). Le Yogasūtra a servi de première source de référence au yoga pour les brahmanes. Il existait en parallèle d’autres systèmes considérés hétérodoxes (en dehors de la tradition védique), comme certaines traditions ascétiques (celles des śramana) ou certaines lignées tantriques. Le hatha yoga[1] (haṭha yoga), dont on trouve mention à partir du XIème siècle dans des textes tantriques bouddhistes et shivaïtes, n’est pas lié au yoga de Patanjali. Le yoga de Patanjali a été intégré dans certains traités de hatha yoga et de raja yoga (rāja yoga) à partir du XVIIème siècle seulement. La classification en six systèmes philosophiques orthodoxes qui comprennent le yoga de Patanjali a eu lieu à partir du XIXème siècle[2]. A la fin du XIXème et au XXème siècle, Swami Vivekananda et Swami Sivananda ont présenté le Yogasūtra de Patanjali comme fondement de leurs propres systèmes de yoga, qu’ils ont nommé raja yoga[3]. La grande influence qu’a eue Vivekananda a fait du Yogasūtra le fondement du yoga moderne[4]. Patanjali était aussi une des premières sources de référence de Krishnamacarya (1888-1989), le père du yoga postural moderne. K. Patthabi Joïs (1915-2009) et B. K. S. Iyengar (1918-2014), disciples de Krishnamacarya, ont perpétué cette référence. Les formes contemporaines de hatha yoga sont liées depuis à Patanjali. En Inde, la tradition de filiation scolastique (paraṃpara) veut que l’on chante un mantra en hommage au maitre de la lignée en ouverture d’un cours et un mantra de dédicaces en fin de cours. Les cours d’ashtanga vinyasa yoga[5] (développé par K. P. Joïs) et de yoga Iyengar[6] (développé par B. K. S. Iyengar) débutent traditionnellement par un mantra d’ouverture en hommage à Patanjali.





Mais qui était Patanjali ?




Statue de Patanjali au Patanjali Yogpeeth à Haridwar, Inde



    Nous ne savons rien aujourd’hui de la vie de Patanjali. Patanjali est le nom de l’auteur et compilateur du Yogasūtra, mais Patanjali est un nom récurrent dans l’histoire indienne. C’est le nom de l’auteur d’un traité de grammaire célèbre, le Mahābhāṣya[7] et aussi le nom de l’auteur d’un traité médical, le Patan͂jalatantra, auquel de nombreux textes du moyen-âge font référence[8] et qui n’est pas daté. La tradition indienne[9]tend à attribuer ces différentes œuvres à un même auteur, qui aurait vécu entre le IVème et le IIème siècle A.E.C., et dont on ne connaît rien. Les études académiques ont montré que le Yogasūtra ne pouvait pas avoir été écrit avant le début du IVème siècle E.C. L’auteur du Yogasūtran’est donc pas celui du traité de grammaire et vraisemblablement pas non plus celui du traité médical Patan͂jalatantra. Patanjali a rassemblé les pratiques et les connaissances sur le yoga des différentes traditions connues à son époque pour construire son système de yoga, et a été très influencé par le bouddhisme. Pour certains Patanjali était avant tout un philosophe, et pour d’autres il était avant tout un pratiquant (yogin). Compte tenu du registre de langue utilisé par Patanjali et de la complexité des notions présentées, il était très probablement les deux.




L’image de Patan͂jali




Patanjali est révéré en Inde sous une forme divinisée. Il a été représenté comme une incarnation d’Ananta, le roi des nāga (serpents cosmiques mythiques) à partir du XIIIème siècle au moins. Ananta (« infini ») repose sur l’océan des eaux primordiales et sert de lit au dieu Vishnu (Viṣṇu) lorsque celui-ci se repose après la dissolution (pralaya) d'un univers ancien. Vishnu représente la préservation du monde dans la conception trine de l’hindouisme, aux côtés de Brahma (Brahmā) et Shiva (Śiva). Ananta supporte le monde, et demeure par-delà le monde, c’est pourquoi il est aussi nommé Adishesha (Ādiśeṣa, « vestige primordial »). Vishnu est représenté couché sur Adishesha ou assis sur son corps et couverts des capuchons du serpent. En ce sens Ananta est dévoué à Vishnu.





Vishnou couché sur Ananta


    Shiva lui, représente la destruction du monde et la destruction de l’ignorance. Il est le dieu associé au yoga, aux pratiques ascétiques, et il est souvent orné de serpents. Sous sa forme de « signe » (liṅgaṃ) il est souvent abrité par le capuchon d’un nāga[10].




Le lingam de Shiva entouré et surmonté par un naga


    Selon la légende, le maitre primordial du yoga (adi-guru) est Shiva, mais le premier à l’avoir transmis est Patanjali. Patanjali est représenté sous sa forme mythique la plus ancienne (mūrti, « forme »), avec le buste d’un homme et la queue du serpent Ananta. Il est rattaché à plusieurs légendes. Son nom vient de la racine verbale PAT- « tomber » et du mot an͂jali (« mains en coupe »). Selon l’une de ces légendes[11], Gonika (Goṇikā), la fille d’un sage, prie le soleil pour un fils, et Ananta tombe dans ses mains en prière (an͂jali mudrā) sous la forme d’un sage, qui sera donc nommé Patanjali. Gonika l’élève, va vénérer Shiva au temple qui bénit l’enfant et lui accorde la capacité à composer son œuvre.





Gonika priant le soleil pour un fils


    Une autre légende fait de Patanjali un dévot de Shiva. Sa représentation courante montre le buste d’un homme qui surmonte la queue du nāga enroulée trois fois et demi sur elle-même. La forme serpentine évoque celle de la kundalini (kuṇḍalinī), énergie lovée à la base de la colonne vertébrale et représentée sous la forme d’un serpent enroulé trois fois et demi sur lui-même, bien que la kundalini ne soit pas connue dans le Yogasūtra. Les représentations iconographiques les plus anciennes sont de tradition shivaïte, dans le sud de l’Inde, et datent de la fin du XIIème siècle ou du début du XIIIème siècle. Elles montrent Patanjali mi- humain et mi- serpent, avec des crocs, deux bras et les mains en prière en signe de dévotion à Shiva. Cette appropriation de Patan͂jali, jusqu’alors principalement lié à la tradition vishnouite, par les représentants du shivaïsme, peut être une tentative d’établir la supériorité du shivaïsme.




     Patanjali à deux bras, tradition shivaïte


    Les représentations iconographiques de Patanjali apparaissent dans la lignée vishnouite de Krishnamacarya à partir des années 1980. Ce sont des commandes qui correspondent à la description textuelle récitée traditionnellement[12]. Patanjali y est représenté avec quatre bras, tenant d’une main un disque, d’une autre une conque, avec ses deux autres mains tenant une épée et faisant le geste de l’absence de crainte (abhaya mudrā), ou bien jointes en prière. Le disque, la conque et l’épée sont des attributs majeurs de Vishnu, comme la massue[13]. On trouve dans certaines représentations la conque, la roue, la massue et l’épée. La conque (śaṅkha) est le symbole de la création car le son qu'elle produit est l'image du son créateur primordial. Elle est aussi associée avec les nāga. Le disque (cakra) était autrefois la marque du pouvoir du roi universel (cakravartin). L’épée (asi) était dans l’Inde antique une dague sacrificielle. Selon la légende Brahma, le dieu associé à la création du monde, créa l’épée asi à la demande des dieux pour vaincre les démons. Brahma donna l’épée à Shiva qui lui-même la donna à Vishnu. Plus tard Vishnu la donna au sage Marichi, qui la transmit aux autres grands sages (ṛṣi). Le geste de l’absence de crainte (abhaya mudrā) est un des premiers gestes que l'on trouve représentés dans l’iconographie hindoue, bouddhiste et jaïn. Il trouve sans doute son origine comme symbole de bonnes intentions en rencontrant des étrangers. Ce geste représente donc la paix, la protection et la bienveillance.





Patanjali à 4 bras, tradition vishnouite

L’image et le symbole


La représentation symbolique de Patanjali relie l’image de l’identité religieuse et celle de l’autorité dans le contexte du yoga contemporain. Elle illustre l’évolution du yoga en Inde et hors d’Inde en ce qu’elle fait de Patanjali le représentant de l’autorité du yoga et le support de l’évolution des formes du yoga. La conception de l’ashtanga yoga de Patanjali (aṣṭāṅga yoga) comme une catégorie dans laquelle toutes les formes de yoga peuvent être englobées est une conception qui a été largement adoptée car elle donne cohérence et légitimité aux pratiques de yoga[14]. Le yoga de Patanjali est apparu comme un schéma récurrent dans les traités de hatha yoga à la fin du moyen-âge, puis a servi de base à la diffusion occidentale du yoga sous le nom de raja yoga. Cependant il est impossible de considérer la grande diversité des pratiques liées au yoga comme un tout qui pourrait être rangé sous l’égide de Patanjali et du Yogasūtra. Pour la tradition orthodoxe hindouiste et pour les pratiquants des formes contemporaines de hatha yoga, Patanjali symbolise l’autorité qui peut relier tous les aspects du yoga, mais cette vision ne prend pas en compte la diversité des sources et des pratiques du yoga dans les différentes traditions, orthodoxes ou hétérodoxes (hindouistes, bouddhistes, jaïns, etc.) et leurs interpénétrations au long de l’histoire.



Les mantras en hommage à Patan͂jali
 


    L’invocation à Patanjali est vue comme une validation des enseignements de la lignée et sert à mettre en place un environnement propice à pratique du yoga. L’invocation d’Ananta (souvent identifié avec Patan͂jali) au début de la pratique de yoga est déjà attestée dans le commentaire (Jyotsnā) de Brahmānanda à la Haṭhayogapradῑpikā (XIXème s.). Elle est prescrite à nouveau par T. Krishnamacarya dans la Yogamakaranda(1934)[15]. Dans l’enseignement de T.K.V. Desikachar (n.1938) les vers en hommage à Patanjali sont récités avant l’étude du Yogasūtra. Pour B.K.S. Iyengar et Patthabi Joïs, la récitation de l’invocation se fait avant la pratique des āsana. Leur invocation n’est pas identique, seul le deuxième vers leur est commun. Le mantra choisi par B.K.S. Iyengar est composé de deux vers qui sont extraits de l’introduction du Rājamārtaṇḍa, un commentaire sur le Yogasūtra qui a été attribué au roi Bhoja (R. env. 1010–1055 E.C.).



« Je m'incline devant le plus noble des sages, Patanjali, qui apporta la sérénité de l'esprit par son œuvre sur le yoga, la clarté du discours par son œuvre sur la grammaire, et la pureté du corps par son œuvre sur la médecine. Je me prosterne devant Patanjali, une incarnation d'Adishesha dont la partie supérieure du corps a forme humaine, dont les bras tiennent une conque et un disque, qui est couronné par le cobra à mille têtes. »


 

    Le mantra choisi par K. Patthabi Joïs pour la pratique de l’ashtanga vinyasa yoga est composé du premier vers de la Yogatārāvalῑ et du deuxième vers du Rājamārtaṇḍa. La Yogatārāvalῑest un texte sur le hathaet le raja yoga qui a été attribué à Shankaracharya (Śaṃkarācārya, VIIIème s. E.C.), mais qui a vraisemblablement été composé à partir du XIIème siècle[16]. Ce texte présente les trois liens énergétiques du hatha yoga (mūlabandha,uḍḍῑyanabandha et jālandharabandha) et les rétentions de respiration (kumbhaka) comme moyens de réalisation par le hatha yoga, le raja yoga consistant dans la pratique d’établissement ultime de la conscience (samādhi)[17]. Voici le mantra d’ouverture de l’ashtanga vinyasa yoga en sanskrit (en devanagari et en caractères romains) et sa traduction.

   

अष्टाङ्गयोग मंत्रम् वन्दे गुरूणां चरणारविन्दे सन्दर्शित स्वात्म सुखाव बोधे ।

vande gurūṇāṁ caraṇāravinde sandarśita svātma sukhāva bodhe |

निःश्रेयसे जङ्गलिकायमाने संसार हालाहल मोहशांत्यै ॥

niḥ-śreyase jaṅgali-kāyamāne saṁsāra hālāhala mohaśāṁtyai ||

आबाहु पुरुषाकारं शंखचक्रासि धारिणम् ।

ābāhu puruṣākāraṁ śaṁkhacakrāsi dhāriṇam |

सहस्र शिरसं श्वेतं प्रणमामि पतञ्जलिम् ॥

sahasra śirasaṁ śvetaṁ praṇamāmi patañjalim ||



« Je rends hommage aux lotus que sont les pieds des maîtres, qui éveillent à la joie de la révélation du Soi, bonheur suprême, conjurant l’effet du poison [de l’illusion], afin que cesse l’égarement [provoqué par] le poison de la transmigration (saṃsāra). Devant Celui qui, ayant forme humaine à partir des bras, qui porte le glaive, la roue et la conque, à mille têtes, de couleur blanche, devant lui, Patañjali, je m’incline avec respect. »  (traduction : Colette Poggi)



    Chanter l’invocation à Patanjali nous donne l’occasion de reconnaitre les anciennes racines du yoga et de relier notre pratique contemporaine de yoga à une part de son histoire. C’est un moyen de nous impliquer physiquement et mentalement dans la pratique, de nous relier à nous-même, aux autres pratiquants, à l’enseignant et au principe de transmission grâce auquel le yoga perdure.




[1] Ensemble de techniques physiques qui ont pour buts les pouvoirs et la libération (mukti) propre au yoga.

[2] Les six darśana (« vision ») : nyāya et vaiśeṣika, sāṃkhya et yoga, mīmāṃsāet vedānta.

[3] S. Vivekānanda, 1896, Râja-yoga (ou Conquête de la nature intérieure) : conférences faites en 1895-1896 à New York, Publications théosophiques, 127 p.

[4] De Michelis, Elisabeth, 2005, A history of modern yoga : Patañjali and Western esotericism, Ed. Continuum, 282 p.

[5] https://ashtangayogashalatoulouse.fr/ashtanga-mysore-style

[6] https://www.afyi.fr/Invocation-a-Patanjali.html

[7] Commentaire de la grammaire de Pāṇini, env. IIème s. avant l’ère commune.

[8] Yogaratnakara, Yogaratnasamuccaya,Padarthavij͂ana, etc.

[9] Comme le Rājamārtaṇḍa de Bhoja (XIème s.).

[10] S.R. Sarbacker, 2015, « The icon of yoga : Patan͂jali as Nāgarāja in Modern Yoga », in Sacred Matters : Material religion in South Asian traditions, T. Pintchman & C.G. Dempsey (eds), Ed. Suny Press, p. 15-37

[11] Rāmabhadra Dῑkṣita (XVIIème s.), Patan͂jalicarita.

[12] Gudrun Bühnemann, 2018, « Nāga, Siddha and Sage : Visions of Patañjali as an Authority on Yoga » p. 577-622, in Yoga in Transformation: Historical and Contemporary Perspectives, K. Baier, P. A. Maas, K. Preisendanz (eds.), Göttingen : V&R Unipress, 630 p., p. 583.

[13] Harivaṃśa 92.33ab : « Viṣṇu Nārāyaṇa, the god holding a conch, wheel, mace and sword. »

[14] S.R. Sarbacker, 2015, ibid.

[15] Gudrun Bühnemann, 2018, ibid, p. 577.

[16] Birch, Jason, 2015, « The Yogatārāvali and the Hidden History of Yoga » in Namarupa 20, version digitale.

[17] Birch, Jason, 2015, ibid.




Bibliographie


Birch, Jason, 2015, « The Yogatārāvali and the Hidden History of Yoga » in Namarupa 20, version digitale.

Jason Birch, 2020, « Haṭhayoga’s floruit on the Eve of Colonialism », p. 451-479 in Śaivism and the Tantric Traditions, Leiden ; Boston : Brill, 598 p.

Bühnemann, Gudrun, 2018, « Nāga, Siddha and Sage : Visions of Patañjali as an Authority on Yoga » p. 577-622, in Yoga in Transformation : Historical and Contemporary Perspectives, K. Baier, P. A. Maas, K. Preisendanz (eds.), Göttingen : V&R Unipress, 630 p.

De Michelis, Elisabeth, 2005, A History of Modern Yoga : Patañjali and Western Esotericism, Ed. Continuum, 282 p.

S.R. Sarbacker, 2015, « The Icon of Yoga : Patanjalias Nāgarāja in Modern Yoga », in Sacred Matters : Material religion in South Asian traditions, T. Pintchnman & C.G. Dempsey (eds), Ed. Suny Press, p. 15-37.

Vivekananda, Swami 1896, Râja-yoga (ou Conquête de la nature intérieure) : conférences faites en 1895-1896 à New York, Publications théosophiques, 127 p.







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